
Témoignages
LA DECOUVERTE DE L’AFFUT…
C’est à Gioia Vecchio, dans les Abruzzes, que je découvre l’affût. Par Agnès Breuillaud
Seule au début vers dix-sept heures, sur ce belvédère, derrière une église. Je dormirai ici dans mon petit fourgon.
En toile de fond, un village abandonné ou presque qui crée une atmosphère pour le moins mystérieuse. Je me construis alors un scenario. Et si les ours et les loups s’étaient appropriés les lieux au point que tous les villageois aient fui !…Chair de poule..
Mais mes pensées s’évaporent bien vite lorsque je vois débarquer les uns après les autres les premiers « affûteurs » équipés de jumelles et appareils sophistiqués pour l’observation. Et oui, c’est Le Spot ! Un ours a été aperçu et tous ces curieux se sont passé le mot.
Alors, l’air de rien, je les imite comme une habituée. J’utilise mes jumelles pour la première fois et quelques ajustements sont nécessaires avant que leur utilisation me soit confortable.
C’est le début de l’automne, la nuit sera prompte à descendre. Alors, pas de temps à perdre.
Je scrute le décor, d’abord trop vite, puis en détail, scrupuleusement. Je sens que ce soir je rencontrerai mon premier ours. J’ai confiance.
Je perçois la fébrilité, voire la tension chez mes voisins d’affût. Elle me gagne à mon tour. J’aime déjà cet état.
Les minutes défilent, une heure peut-être, j’ai l’impression de faire corps avec le paysage. Je scrute chaque espace, balade mon regard du moindre bosquet au suivant en traversant les prairies. Rien en vue… Concentrée, tendue, entourée de ces personnes qui sont là pour voir l’ours et le loup.
Et là !! Oui, quelqu’un a vu un animal bouger et oui, c’est un ours. Il est là ! Où ? Là-bas, regarde bien, tu suis ce bosquet..Où ? Lequel ? Puis une aubépine, un genévrier, un arbre vert clair, tu traverses une petite prairie, puis un bosquet à gauche et tu arrives sur cette petite prairie là-bas et il est là. Ma gorge se noue, non pas de larmes ou mes yeux n’y verront plus rien. Il est là, c’est mon premier ours et j’en frissonne encore en l’évoquant. Quelle élégance, cette musculature robuste et souple qui ondule sous ce pelage allant du beige clair au gris, il est là nonchalant. La force tranquille.
Il est dix-neuf heures et vingt minutes le dix-neuf septembre et ce moment, une minute peut-être restera gravé à jamais dans ma mémoire.
Le lendemain, à six heures trente, j’aurai la chance d’admirer une ourse et deux jeunes ours et l’émotion sera aussi intense.
Les jours suivants, avec nos guides, nous vivrons plusieurs affûts dans différents lieux et contextes. Ce sera pour moi un ravissement lorsque nous apercevrons une fratrie de sept jeunes loups curieux et joueurs. L’un d’eux nous aura repérés et ce regard, même de loin, je le perçois encore. Je me sens un peu gênée d’avoir sans doute troublé sa quiétude mais je me rassure en me disant que ces animaux, dans les Abruzzes, ne craignent pas les humains s’ils restent à distance. Ici pas de chasse, hormis quelques décérébrés comme partout, anti-loups ou prédateurs inutiles.
La cohabitation perdure ici depuis des siècles, maintenant grâce au travail de l’équipe du Parc national des Abruzzes qui veille à la sauvegarde de l’Ours marsicain et de la faune en général.